L’histoire est toute fraîche, elle m’est arrivée ce midi. C’est dire à quel point je
suis encore un peu sous le choc, mais rassurez-vous, c’est pour la bonne cause pour une fois.
Petit résumé des épisodes précédents déjà pour situer l’action, le contexte, puis le
cœur de l’histoire, bref, ménager un peu le suspens.
Épisode 1 :
Avec ma collègue favorite, chaque midi à la cantoche, nous nous adonnons à notre
sport préféré (après celui qui se passe à l’horizontale, mais là on pratique chacune de notre côté), à savoir : mater les mecs, commenter, classer. Bon, on s’est mis en mode binaire (donc
blonde attitude) : y’a les « beaux gosses » et les autres. La coquine est une gourmande, elle a fait son choix et a jeté son dévolu sur celui que nous avons baptisé « cul
plat » (on devinera aisément pourquoi) et « capuche » (fastoche aussi). Elle les aime plutôt velus et est accro aux yeux bleus, sauf que ces derniers ne répondent pas dans ce
critère. Oh, vous connaissez l’adage : « le cœur a ses raisons, que la raison ignore ».
De mon côté, jusqu’à présent, sans dire qu’il n’y en avait pas de
« correct » aucun n’avait retenu mon attention. Il faut dire qu’avec moi c’est ultra simple : le verdict est sans appel, c’est oui ou non, y’a pas de « peut-être » en la
matière. Feeling total ou néant absolu, aucune demi-mesure.
Chaque repas était l’occasion pour elle de guetter ses préférés, mais je ne trouvais
pas chaussure à mon pied et finissait par les observer sans trop de motivation, un peu blasée. Manque de relief, de piquant, pensais-je.
Sauf qu’un jour, oui un jour, dans la file d’attente… gloups ! Un coup de coude
à la cops et je lui désigne discrètement un mec qui là, me tape totalement dans l’œil. Oui, bof, pas à son goût. Tant mieux, y’aura pas rivalité. Quoique je ne « chasse » pas au bureau,
trop risqué.
D'ailleurs, ma théorie en la matière est : ni au travail, ni dans l’immeuble,
ni avec des amis de la famille. Car ce sont à chaque fois des situations où la fuite n’est pas possible ou franchement compliquée. Trop de risques et pas d’échappatoires, à éviter
absolument.
Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos mâles favoris.
Ravie - et aussi quelque part rassurée - d’avoir « mis la main » (très
virtuellement, ce qui est dommage d’ailleurs) sur un spécimen collant très bien à mes critères, je me suis mise à le chercher du regard dans la foule des affamés (n’en suis-je pas un peu une
moi-même en la matière, je vous laisse seuls juges). Cela mettait un certain attrait à nos pauses déj’. Enfin une occasion de ne pas parler des problèmes du quotidien. Petite bouffée d’oxygène
entre deux galères à résoudre.
Épisode 2 :
Un soir, la collègue partie en déplacement, je sors du bureau avec des chefs et une
autre fille de l’équipe qui proposait de nous avancer en voiture jusqu’à la gare. En sortant, stupeur et tremblements ! Mon « chouchou » qui sortait aussi et prend la direction
opposée (vers le poste de garde). Hum, charmante vision pour agrémenter ma soirée. Le temps que l’on fasse le tour du carrefour, je le vois réapparaître avec une petite valise. Il va aussi à la
gare, mais nous sommes déjà 5 ans le monospace. J’ai des scrupules, mais ne peux rien changer, ce n’est pas mon véhicule.
On le retrouve en train d’acheter un billet transilien au distributeur. Arf, voilà
qui gâche mon plaisir. Il y a fort à parier qu’il ne s’agissait que d’un consultant, un mec venu en formation ou autre mission ponctuelle et qu’il s’en retourne chez lui pour toujours. Déçue à
mort, je suis.
Bon, je m’arrange pour monter dans le même wagon que lui, toujours avec les chefs
qui racontent leur vie que je n’écoute pas, trop absorbée dans mes pensées. Apercevant sa nuque quelques rangées devant. J’imagine, j’échafaude, je fantasme un peu aussi.
Je descends à Auber… il continue. Ok, c’est clair, il va a gare de Lyon et repart
pour la province, je ne le reverrai plus. Snif, tristesse, espoirs déchus… the story of my life…
En effet, plus personne à la cantine les jours suivants. Je ne regarde même plus les
autres. A quoi bon. Je dois tirer un trait sur celui que j’aurais aimé tirer tout court. Rhôô, oui, c’est pas très girly comme terme, mais les fesses sont là. Euh, les faits sont là. J’avais
craqué sur lui. C’était furtif, ça restera virtuel.
Épisode 3 :
L’intérimaire me dit qu’il avait une allure de rugbyman avec de grosses cuisses
moulées dans son pantalon. Ah bon ? Je n’avais pas fait attention, la seule fois où j’ai pu entrevoir cette partie de son anatomie, il portait justement un vêtement ample en lin mélangé vert
kaki.
L’une des chefs (femme) avec qui j’avais voyagé dans le RER me dit qu’il est
sûrement gay parce qu’elle est persuadée de l’avoir vu porter un pantalon trop féminin pour lui. Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes à lui mater les guiboles comme
ça ?!?!
Je ne tiens aucun compte de son argumentaire. Cette nana a un physique et une
dégaine de camionneuse. De dos n’importe qui dirait que c’est un mec, alors ses allégations en matière de drague masculine ne me font ni chaud ni froid, ça ne vaut pas un pet de
lapin.
Bref, entre propos étranges et entreprise de dévalorisation en règle, je les ignore
et reste fixée sur mes propres images mentales.
Oui, c’est pathétique de se faire des films comme ça, en 5 minutes et de cultiver
ensuite une sorte de nostalgie pour quelque chose qui n’est pas arrivé, un non-événement. Tant pis, c’est ainsi que je fonctionne, je ne vais pas me rebooter ou me reformater à mon âge.
J’apprends à vivre avec, c’est aussi ça l’acceptation, l’accord avec soi-même.
Épisode 4 :
Ce midi, lundi pluvieux, direction le self. On papote de tout et de rien avec ma
pote polonaise et son binôme de taf (un gars bien : discret, gentil, efficace, marié). Je suis tournée vers eux dans la file d’attente, voyant les salariés venir grossir le rang et là, d’un
coup, il apparaît bronzé, souriant (la version Ultra Bright, si si, le truc de ouf qu’on ne voit que dans les James Bond) et là je pique un fard comme jamais ! Je suis devenue pivoine ou
livide, je n’en sais rien, mais il est clair que j’ai changé de couleur. Mes collègues se sont immédiatement retournés vers lui, croyant que j’avais eu une apparition ou autre truc
louche.
Sans bluffer, mon cœur s’est immédiatement mis à tambouriner de façon anarchique,
irraisonnée. Je crois que j’aurais été plus placide si on m’avait annoncé que j’avais gagné au Loto ou qu’un admirateur anonyme avait remplacé ma Corsa par une Aston Martin DBS. Clair, je suis
littéralement tombée de l’armoire. Je ne m’attendais tellement pas à le voir là, surtout presque face à moi, splendide, appétissant, renversant.
Moi qui aime garder le contrôle en toutes circonstances, là j’avoue avoir été
totalement prise de cours, déstabilisée, soufflée.
Épisode 5 :
De façon à peine calculée, nous nous sommes arrangés pour quitter les lieux en même
temps que lui et là, dehors, il tombe des hallebardes, le genre de très grosse averse qui passe, mais ne dure pas. Nous sommes donc restés quelques minutes sous le porche à attendre que le vilain
nuage passe son chemin.
Il était à quelques mètres de moi, chaleur !… D'ailleurs, j’ai filé ma veste à
ma collègue qui avait froid alors que j’avais l’impression d’être en ébullition. Caliente !
Heureusement qu’il y avait l’air frais de cette pluie bienfaitrice, sinon j’aurais
risqué la syncope.
Comment dire… que ce soit ses cuisses, sa tenue, son regard pétillant, tout tout
tout me va. Faut rien changer là. Je garde l’intégrale en l’état.
Il parlait avec d’autres de son service, je sais maintenant (de ce que j’ai pu
capter tout en continuant à papoter avec ma cops’) qu’il s’appelle Thomas et qu’il était en déplacement en province (et non l’inverse de ce que j’avais imaginé).
Il y a une sorte de douceur, de confiance sans arrogance qui se dégage de lui, un
côté affirmé, mais sur la réserve, un genre de sagesse délicate dans une enveloppe virile. Je n’arrive pas vraiment à expliquer le truc. C’est une forme de charisme qui me
chamboule.
Durant l’après-midi, j’ai eu bien du mal à me concentrer sur mon boulot, mais bon,
je suis consciencieuse, alors j’ai pris sur moi.
En revanche, en sortant, j’avais encore des étoiles plein les yeux. Je me suis
rendue compte que je bloquais sur une page de mon bouquin, mes yeux ont parcouru les lignes, mais le cerveau n’enregistrait rien, trop occupé qu’il était à refaire tourner le film de ces instants
volés.
C’est bizarre quand même. J’ai affronté des humiliations, des agressions et autres
joyeusetés de la vie avec plus de dignité et sans sourciller alors que là, j’étais tremblante comme une midinette.
Il est clair que les rencontres programmées, décalées, déjantées ou décomplexées, je
gère sans problème. Mais ce cas de figure, que dalle ! Pas vu venir celle-là. Drôle de situation. Étrange réaction de ma part.
Inutile de vous dire que j’ai furieusement hâte d’être à demain… je sens que mes
jambes risquent de flageoler un brin si je le croise de nouveau. Mais quelle satisfaction pour les neurones. Qui sait, un jour peut-être, j’oserai…
Sister « charmed as never »
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